LITTÉRATURE - EVENEMENT
vendredi 22/01/2010
Seules quatre villes françaises auront eu le privilège d’accueillir le sulfureux James Ellroy à l’occasion de sa tournée promotionnelle à travers l’Europe. Montpellier, dernière étape de son passage en France, recevait l’auteur ce mercredi 20 janvier. Un énorme événement, qui est pourtant passé un peu inaperçu…
Il ne fallait pas arriver en retard, hier soir, pour entrer dans la coquette salle Pétrarque. Celle-ci avait en effet été prise d’assaut une bonne heure avant l’horaire annoncé de l’événement de la soirée. Et pour cause, c’est une véritable star qui était attendue par le public montpelliérain. Le pape du roman noir américain, entré de son vivant au panthéon de la littérature mondiale : James Ellroy. Le romancier, dont la dernière trilogie Underworld USA s’est achevée en janvier avec la sortie d’un troisième tome attendu depuis presque dix ans, prolongeait là pour le plus grand plaisir de ses fans un séjour montpelliérain entamé quelques heures plus tôt par une séance de dédicaces à la librairie Sauramps. La venue d’Ellroy dans la capitale languedocienne concluait une tournée française débutée dix jours plus tôt à Paris, une étape de plus du véritable marathon promotionnel qui le mènera en six semaines à travers huit pays Européens. Evènement rarissime que cette venue à Montpellier, véritable comète de Halley littéraire pour les fans de la Région. « C’est un événement ! C’est sûr qu’il n’est pas près de revenir à Montpellier » analysait, lucide, un fan de longue date.
Une vie de polar
Pour bien saisir la dimension de l’événement, un petit retour en arrière s’impose. Lee Earle Ellroy, soixante et un ans, est au roman noir ce que Stephen King est au roman d’épouvante. La comparaison s’arrête cependant au nombre (incalculable) de livres écoulés et à l’instinct commercial que ces deux monstres de business ont développé au cours de leur carrière. Car tout oppose ces deux auteurs, à commencer par leur rapport au réel. Si les romans de Stephen King font froid dans le dos, ceux d’Ellroy sont incomparablement plus glaçants car la fiction rejoint la réalité et en explore les recoins les plus sombres. Monstre de recherche (le seul plan de son dernier roman approche les quatre cent pages !), le natif de Los Angeles vient d’achever, avec sa dernière trilogie, un monumental tour d’horizon de l’histoire de l’Amérique des des années soixante. Personnage hors norme, obsessionnel, James Ellroy a eu une vie qui semble tout droit sortie de l’un de ses romans. L’assassinat (jamais élucidé) de sa mère, alors qu’il n’avait que dix ans, aura marqué l’existence d’un écorché vif qui évoluera entre dépression et délinquance avant que ne survienne, tardivement, la consécration littéraire avec des romans comme Le Dalhia noir, L.A. Confidential ou encore Ma part d’ombre, stupéfiante enquête autobiographique ayant pour toile de fond l’enquête sur l’assassinat de sa mère.
Reçu en catimini
Pourtant, les organisateurs n’avaient pas vu les choses en grand, ne prévoyant pour l’occasion que l’une des salles les plus exiguës du centre-ville. Un choix surprenant, alors qu’une petite salle du Corum aurait suffi pour accueillir des admirateurs venus en nombre. Vingt minutes avant le début de la conférence, les sièges commencent à se faire rares, et les placières ont beau s’activer au milieu de l’excitation ambiante, un attroupement se forme irrémédiablement à l’arrière d’une salle comble. Tous attendent impatiemment l’apparition du légendaire chauve et de ses non moins légendaires petites lunettes rondes.
Aboiements et marketing
C’est donc un monstre sacré qui s’élançait d’un pas bondissant et décidé à travers la petite salle gothique, sous un tonnerre d’applaudissements. Après un aboiement rageur (une tradition d’après ses fans), celui que tout le monde attendait se lança, sans plus de présentation, dans une lecture de son dernier ouvrage, plongeant tout à coup la salle dans un silence de cathédrale. S’en suivront quinze minutes d’une lecture habitée, d’une voix tour à tour posée et effrayante, toujours captivante. Si son Anglais, exigeant, égara de nombreux auditeurs, tous auront saisi la musicalité sophistiquée et la dimension viscérale de son écriture.
Après ce moment fort, la rencontre allait encore durer plus d’une demi-heure, mais l’essentiel était dit. La séance de questions-réponses qui suivit permit surtout à ce fantastique « animal marketing » de resservir un discours commercial bien rodé, réussissant même à tourner en comique de répétition la promotion de son éditeur français.
Les quelque trois cents chanceux qui étaient parvenus à se glisser dans la salle auront vu un James Ellroy fidèle à lui-même, peut-être moins loquace qu’à son habitude mais qui aura tout de même gratifié l’assistance de quelques bons mots et souvent provoqué l’hilarité générale. Du vrai Ellroy en somme, changeant et insaisissable, quelque part entre le génie créatif et la folie furieuse. Un grand moment, et un seul regret : la faible communication de la mairie autour de la venue de l’écrivain, qui n’aura pas permis à un nouveau public de découvrir un personnage et une œuvre qui ont sans conteste marqué l’histoire littéraire de cette fin de siècle.
