PRISONS : en attendant la mort.

jeudi 31/01/2008 - mis à jour le 09/02/2008 à 12h22

83 ans. C’est l’espérance de vie moyenne d’un homme en France. De 1900 à 2000, elle est passée de 40 à 78 ans. Et les conséquences sont multiples. Souvent relayées par démographes ou politiques, certaines sont parfois insoupçonnées. Si les agences de voyage célèbrent le bien-être de la génération des papy-boomers, pour une fraction de la population, l’allongement de l’espérance de vie ne rime pas avec bien-être mais avec souffrances.

Invisibles. Les détenus sexagénaires sont de plus en plus nombreux. Au 1er octobre 2005, les prisons françaises comptaient 2013 incarcérés âgés de plus de 60 ans, dont 411 avaient plus de 70 ans. Un chiffre en augmentation, notamment en raison de l’allongement des sanctions depuis l’abolition de la peine de mort en 1981. L’Observatoire International des Prisons par l’intermédiaire de deux rapports en cinq ans s’est penché sur les évolutions démographiques au sein des établissements pénitentiaires. L’OIP dévoile « une souffrance cachée derrière les murs ». Cette nouvelle donne se heurte à la vétusté des prisons. Les détenus âgés parlent peu de la mort. Leur souffrance est masquée. Peu nombreux à se suicider à cet âge-là, les personnes âgées incarcérées sont davantage dans le syndrome de glissement.

« C’est mes maudits genoux et cette foutue pluie Lorraine »

Maison d’arrêt de Metz-Queuleu. 17h, sous les néons qui peinent à compenser l’obscurité écrasante du couloir central, les détenus s’affairent à leurs occupations. La règle est simple, « il faut travailler pour gagner de quoi cantiner ». Le bruit des portes qui claquent et les verrouillages automatiques rythment le déplacement des incarcérés. Fred, 30 ans, et Jacques, 64 ans, allure frêle et fragile, ont pour mission d’acheminer « les gamelles » des cuisines au « Bloc B » où séjournent les détenus. Fred pousse le chariot pendant que Jacques ouvre les lourdes portes. A leur passage l’odeur de tabac froid s’efface et laisse place au parfum du menu du soir. « Ce soir c’est choucroute les gars, Alsace en force ! » annonce Fred. Un peu plus loin, stoppé net par trois marches d’escalier, Luc, 59 ans, reprend des forces. Armé de sa canne, il exprime sa souffrance « c’est mes maudits genoux et cette foutue pluie Lorraine, c’est pas bon pour mes rhumatismes ». Philosophe ou réaliste il enchaine, « de toute façon, ici, c’est bien le seul endroit où je ne suis pas pressé. »

Vieillir et mourir en prison, Dedans-Dehors (n°46), OIP {JPEG}

INTERVIEW : Marcel, 67 ans a purgé une peine de 16 ans de prison. Les trois dernières années, il était incarcéré à la maison d’arrêt de Metz-Queuleu. Il a retrouvé la liberté en Juillet 2007.

Quel regard portez-vous sur vos seize ans d’incarcération ?
Etrangement, ce n’est pas la solitude ou la privation de liberté qui m’a le plus fait souffrir. On s’habitue à tout. Ce qui m’a le plus peiné c’est de ne pas pouvoir être au sein de ma famille durant des périodes douloureuses. Ne pas pouvoir assister à l’enterrement de ma mère m’a beaucoup peiné. La prison n’est pas différente de dehors sur un point. Si on garde le moral, la vie y est plus facile.

Comment vivez-vous votre réinsertion notamment au regard de votre âge ?
J’ai une chance que beaucoup d’autres détenus de mon âge n’ont pas. Mon épouse et ma fille ne m’ont pas quitté. Ce qui change tout. Non seulement en prison car je gardais le moral et j’avais des visites qui m’apportaient beaucoup de joie, mais aussi à l’extérieur. Je n’ai pas eu à me « réadapter à la vie » tout seul ; j’ai pu prendre le temps. Beaucoup de choses ont changé et à mon âge, il faut du temps pour comprendre. Internet, les portables, la carte vitale, tout ça je ne connais pas, moi !

« A la sortie on est plus seul qu’un mort. »

Que pensez-vous du fait que de plus en plus de détenus ont plus de 60 ans ?
La prison n’est pas faite pour accueillir ce public. Physiquement, c’est dur. Les portes sont lourdes, il fait froid, c’est bruyant, on s’ankylose, etc. Les services de soins ne sont pas à la hauteur des pathologies du troisième âge. Moralement, chaque année qui passe est de plus en plus souffrance. On perd espoir de revivre pleinement un jour surtout si, comme c’est souvent le cas, la famille n’est pas présente ou disparaît subitement. Du coup, à la sortie on est plus seul qu’un mort.




A lire sur le même thème : « Un détenu en prison coûte six fois moins cher qu’un malade dans un hôpital psychiatrique »

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  • PRISONS : en attendant la mort.

    11 février 2008 21:35, par Julien Ginoux (rédacteur)

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    Merci pour ces contributions. Elles permettent d’atteindre l’un des objectifs des forums mis en place sur ce site : l’échange d’idées autour de phénomènes de société.

    Quelques éléments de réponse donc, des principes généraux qui selon moi, régissent le système juridictionnel français et qui, depuis quelques mois, sont le cœur de débats. La place de la victime dans le système pénal par exemple.

    La loi sanctionne les actes, pas les personnes. La loi sanctionne le vol, pas le voleur. De même, le coupable n’est pas puni en France, en fonction de la souffrance qu’il a infligée à sa victime. Une dissociation est nécessaire. La considération de la victime dans un procès est toujours délicate. Elle impose de hiérarchiser les souffrances, qu’elles soient morales ou matérielles, endurées par les victimes, ce qui est impossible. Dans le même ordre d’idée, une trop forte considération de la victime dans un procès, ne peut-elle pas entrainer un jugement influencé par les émotions ? En montrant l’atrocité de certains actes, l’émotion peut-être, pourrait l’emporte sur la raison.

    La question de la réparation du préjudice se pose en effet. Mais l’accroissement d’une sanction permet-elle à la victime d’obtenir une meilleure réparation ? Lui rend-elle davantage justice ?

    La loi du talion consiste en la réciprocité du crime et de la peine. Cette loi est souvent symbolisée par l’expression Œil pour œil, dent pour dent. Aujourd’hui La plupart des juridictions occidentales considèrent que la loi du talion relève plus de la vengeance que de la justice. Son abandon a permis d’introduire un début d’ordre dans la société en ce qui concernait le traitement des crimes.

    En principe, les peines prononcées aujourd’hui ne servent plus à punir le coupable, mais à préparer sa réinsertion dans la société après une période de réadaptation. Elles ont un but éducatif. Parallèlement, le concept de dommages-intérêts constitue la juste compensation financière à laquelle peut prétendre la personne ayant subi un préjudice moral et/ou une atteinte dans son patrimoine. L’abolition de la peine de mort illustre cette déconnexion entre la peine prononcée à l’encontre du coupable et les dédommagements de la victime. Seuls les partisans de la peine de mort considèrent qu’une personne qui a tué, mérite la mort, seule peine équitable selon eux.

  • PRISONS : en attendant la mort.

    10 février 2008 20:20, par GINOUX Francis

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    L’espérance de vie de la population française, comme dans beaucoup de pays, s’est considérablement allongée ce dernier siècle. Et c’est dans une certaine logique que l’on retrouve une partie de la population carcérale âgée dans les prisons. C’est vrai qu’il faut certainement aménager la prison pour cette population qui a des contraintes physiques très différentes de la population plus jeune. Toutefois, s’il y a eu condamnation, c’est parce qu’il y a eu des crimes ou préjudices, et il ne faut pas oublier que les victimes attendent que la justice soit faite. Je constate que la société parle , « médiatise », s’intéresse plus souvent à la personne criminelle, plutôt qu’a la victime.

  • PRISONS : en attendant la mort.

    31 janvier 2008 23:47, par GINOUX Daniel

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    Je pense qu’il est nécessaire, pour tenir compte de l’allongement de la durée de vie, de repenser le principe l’incarcération des personnes âgées.
    En effet, la prison n’est pas un lieu pour cette catégorie de personne. De plus, passé un certain age, je ne crois pas que ces personnes soient dangereuses pour la société.

    Il faudrait se poser la question, ne serait t’il pas préférable d’imaginer une alternative à l’incarcération ?
    Il pourrait être créé des structures plus souples qui pourraient ressembler aux Centres Educatifs Renforcés qui existent déjà pour les adolescents.
    De plus, jumelés avec cette proposition, la fin de peine pourrait être adaptée par une remise en liberté, au domicile, avec le système du bracelet électronique.

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