Montpellier, Université de Droit

Thréard – Plenel : Menaces sur la presse à l’heure du sarkozysme

vendredi 25/01/2008 - mis à jour le 02/02/2008 à 01h37

Jeudi 17 janvier. Faculté de Montpellier, l’amphithéâtre est plein. A la tribune : Yves Thréard, directeur adjoint du Figaro, Edwy Plenel, de MediaPart et Paul-Henri Antonmattei, doyen de l’Université de Droit, modérateur du débat. Face à eux : près de cinq cents spectateurs, des étudiants, des professeurs, des gens intéressés par l’avenir des medias et plusieurs responsables de la presse locale (Midi Libre, Montpellier Plus, La Gazette de Montpellier, l’Agglorieuse) venus parler de « la liberté de l’information en France ». Le débat est ouvert. Les deux figures de la presse évoquent les problématiques qui pèsent sur la presse française au titre desquelles l’enjeu de l’indépendance, politique et économique, et la concentration des titres. Toutes les menaces qui pèsent sur la liberté de la presse, introduites par le doyen dans son cadre juridique, sont égrenées.

La presse et les «  capitaines d’industries » : « Une presse de gouvernement »

« Par la logique de capitalisme oligarchique, débute Edwy Plenel, l’ensemble du poumon médiatique en France est dirigé par des personnes qui ont d’autres intérêts que les médias et des liens personnels avec l’homme le plus puissant de France. Aux journalistes de se battre, même si les contenus finissent toujours par être atteints ». Et d’expliquer à ses auditeurs qu’il considère que les journalistes sont dépositaires d’une responsabilité « qui vous concerne ». Même si la personnalisation de la politique entraîne le nivellement par le bas du débat démocratique. « La France est, du point de vue de la liberté démocratique et de la libre communication des idées, une démocratie de basse intensité ».

L’information est ainsi biaisée par la proximité affichée des patrons de presse avec le pouvoir : Arnaud Lagardère, Serge Dassault, Bernard Arnault, Vincent Bolloré, etc. Selon le fondateur de Mediapart, Bolloré notamment, qui réoriente son groupe vers les medias (Direct 8, Direct soir, Matinplus) utiliserait ses journaux pour tenter de servir ses intérêts. Le co-propriétaire, avec le groupe Le Monde, du quotidien gratuit "Matin Plus" aurait, selon Edwy Plenel, dans un objectif commercial (fabrique du caoutchouc), influencé ses quotidiens pour promouvoir une visite anecdotique du président Camerounais Paul Biya en France. L’ancien directeur du Monde parle ainsi « de presse vénale, de gouvernement » : « ces mêmes intérêts profitent de la presse pour avoir un retour sur investissement. » Le principal problème est donc pour lui l’absence de pluralisme au sein d’une presse devenue dépendante d’une seule majorité politique.

Yves Thréard, même s’il ne nie pas le risque de collusion d’intérêts, défend quant à lui l’idée qu’à l’origine du problème, il y a le fait que la presse française soit sous-capitalisée et justifie les récents investissements des « capitaines d’industrie » sans lesquels la presse papier serait déjà morte. Parmi ces "tycoons", « Il existe trois types de patrons de presse : le type Robert Hersant (feu le patron du Figaro et France-Soir), « papivore » ; les médias maîtres comme Arnaud Lagardère ou François Pinault (propriétaire du Point) pour qui le lecteur est un consommateur et le patron de type politique, à l’ancienne comme Serge Dassault. »

De ce fait, le directeur adjoint de la rédaction du Figaro conteste l’idée de l’utilisation à des fins commerciales du quotidien par son propriétaire Serge Dassault, par ailleurs sénateur UMP de l’Essonne. Selon lui, , « il a un journal pour faire oeuvre de militantisme. » Mais le journaliste, qui rappelle la tradition bien française de presse d’opinion plutôt que d’information, dit se sentir libre à son poste, considérant que le problème de censure, qu’il ne connaît pas, tourne plutôt autour d’ « une affaire de sentiment d’absence de liberté ».

Il n’empêche, Yves Thréard reconnaît sans peine que dans le contexte de l’effritement actuel du lectorat, les recettes de son journal, comme de beaucoup d’autres, restent garanties par la publicité. Et que la demande du lecteur elle, tend à être celle d’un consommateur d’infos people. Les rédactions, fragilisées, deviennent de plus en plus « pieds et poings liés » face aux annonceurs. Sans pub, pas d’argent. Et sans argent, pas de reportages au long cours, pas d’enquêtes fleuve.
Le responsable du Figaro se veut néanmoins optimiste : la situation ne serait pas si mauvaise pour la presse établie. Et il ne faudrait pas succomber aux sirènes du défaitisme, quelles que soient la crise et la défiance qui agitent aujourd’hui la presse. Et puis si la presse quotidienne nationale souffre, « la presse quotidienne régionale résiste mieux, tandis que la presse magazine, les « news », se portent bien ».

Thréard : « Sarkozy déteste les journalistes »

Dès la première question venant du public, un nom surgit. Un nom en sept lettres, toujours les mêmes : Sarkozy. Quelle influence ? Quelles connivences ? Quels liens avec les grands titres de la presse parisienne ? Son rôle dans le big bang audiovisuel annoncé ?
Edwy Plenel dénonce alors l’autocensure dont ont fait preuve les journalistes lors de la conférence de presse « spectacle » du Président de la République le 8 janvier dernier : « Il a parlé pendant une heure. La conférence a duré deux heures et sur 600 journalistes présents, seulement 13 questions ont été posées dont la moitié ne concernait pas la vie quotidienne des français mais la vie privée du président. »

Le directeur adjoint du Figaro semble tempérer : « Je ne pense pas que Nicolas Sarkozy soit plus censeur que ses prédécesseurs, qui l’étaient tout autant que lui », dit-il, pour mieux attaquer : « Je crois simplement que Nicolas Sarkozy, peut-être un peu plus que les autres, n’aime pas les journalistes. Et qu’on a du mal à l’accepter. » Silence dans l’amphithéâtre, Yves Thréard reprend : « Il déteste les journalistes », », lâche-t-il, avant d’ajouter : « Nous sommes des empêcheurs de tourner en rond, enfin j’espère ».

Le vecteur Internet, « ce qui sauve »

Le débat ouvert, les journalistes se font interpeller : des étudiants contestent. La virulence des propos vis à vis de la liberté de la presse, inexistante selon eux, bouscule les polémistes et Yves Thréard, révolté, s’emporte, récusant l’idée que les journalistes soient « tous des pourris ». « C’est grave pour nous parce que ça veut dire qu’on fait très mal notre métier ». Il enjoint par ailleurs le lecteur à faire la part des choses et ne pas se laisser dominer par l’information.

Pour sa part, Edwy Plenel, évoque Edgar Morin, sociologue et philosophe français : « là où croît le péril croît aussi ce qui sauve ».

Presse gratuite, information périssable, puissance de la télévision, auto-critique journalistique inexistante ou insuffisante, tout y passe. Et on en vient inévitablement à Internet, où les projets éditoriaux (backchichinfo, Rue89, Mediapart) se multiplient. « Souffle nouveau de la presse », pour Yves Thréard, « outil qui devrait permettre la complexité de l’information » pour Edwy Plenel. Qui conclut : « Sur Internet, il n’y a pas de contrainte de place. Mais un enjeu : celui de la hiérarchie. » Et une quête : retrouver l’indépendance.

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9 réactions

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  • Menaces sur la presse à l’heure du sarkozysme : la PQR !!!

    3 février 2008 15:45, par Héloïm Sinclair

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    JC Gaudin n’est pas encore le « magicien » des médias qu’est notre omniprésident, mais il utilise les mêmes ficelles, celles de l’amitié avec les patrons de presse et les renvois d’ascenseur. Un article du Canard Enchainé du 30 janvier nous apprend que Gaudin joue déjà à la belote avec Hersant.

    Le groupe Hersant vient d’embaucher un lieutenant de Gaudin, Bruno Genzana, pour développer des partenariats avec les collectivités locales. L’ex monsieur communication de JC Gaudin , Guy Philip, est placé à la tête du Groupe Hersant Média Sud qui chapote l’information locale de Marseille à Nice en passant par Ajaccio, et le banquier de l’équipe municipale sortante (Charles Milhaud, pdg de la Caisse d’Epargne Paca et sur la liste de Gaudin) est dans le tour de table de GHM Sud.

    Si avec ça « La Provence » taclait JC Gaudin, ce serait à ne rien y comprendre. Partant du constat qu’à Marseille et alentours, La Provence a quasiment le monopole sur le marché de la presse quotidienne régionale (La Marseillaise, journal d’obédience communiste étant loin derrière), on peut s’inquiéter de la couverture éditoriale des prochaines municipales...

    Au-delà des ces échéances printanières, l’enjeu de l’information locale semble crucial alors que les grandes manœuvres pour privatiser - au moins partiellement - France 3 s’exercent en coulisse. L’objectif est la convergence des supports (PQR, télé locale et internet) pour donner des relais de croissance aux grands groupes de médias (Lagardère, Bolloré, Hersant, Bouygues et consorts …). Egalement, convergence d’intérêts des hommes politiques en copinage avec les patrons de ces faiseurs d’opinion, qui y voient matière à contrôle. La question de la concentration des médias et de leurs relations au monde politique, ne se pose pas qu’au niveau national. La dynamique omniprésidentielle enclenche un cycle de décentralisation de ce problème au niveau régional et local. Un problème parfaitement illustré par le cas Gaudin / Hersant à Marseille !

    Salutations

    Voir en ligne : Passerelles, le blog d’héloïm Sinclair

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    Il me semble que c’est le poète Hölderlin qui a "pensé" : "là où croissent les périls, croît aussi ce qui sauve", non ?
    Je suis sûre que Monsieur Sarkozy, lui, ne le savait pas.....

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    Edwy, « Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve », ce n’est pas Edgar Morin, c’est Hölderlin. Eh oui, il y avait un monde avant les journaux (espérons qu’il y en aura aussi un après).

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    En citant mediapart, rue89 et bakchich, l’article pointe bien la faiblesse qui le plombe.
    ces trois médias sont réalisés par des anciens ; et qui abordent internet avec la même logique que leurs anciens patrons/collaborateurs.
    ils manqueront ainsi, immanquablement, leur "coup".
    rue89 a perdu l’essentiel de sa crédibilité (qui n’était déjà pas bien grande) en arrêtant les "courageux anonymes".
    ceux-là même qui font Agoravox, par exemple, et qui représentent le futur du média d’information sur internet.
    pour reprendre morin, mais cette fois pertinemment :
    "là où croit le péril, croît ce qui sauve".

    • repondre message

      Mediapart et autres sites payants (asi) sont mort-nés. N’ont aucun avenir.

      Plenel ne comprend rien à Internet. Internet dès le départ s’est construit sur l’échange et la gratuité. Internet n’est rien d’autre qu’un outil et comme tous les outils, il faut l’utiliser pour ce qu’il est fait et pas pour autre chose. Ne pas comprendre ça, c’est s’exposer à perdre beaucoup d’argent.

      Croire qu’il suffit de faire un site Internet et d’y copier-coller son journal papier, puis de faire passer à la caisse est aberrant.

      Pourquoi payer pour aller lire ce que va raconter Plenel, qui se trouve déjà gratuitement dans toutes les pages actualités du web ?

      S’il veut encore essayer de vendre de la presse, il lui faut le faire sur un support-papier ou inventer autre chose.

      Ce qui arrive à la presse aujourd’hui est du même acabit que ce qui arrive aux maisons de disques. C’est une révolution industrielle. Et comme toujours dans ce genre de situation, ceux qui sont les plus impliqués, ceux qui ont le nez dans le guidon ne comprennent rien à ce qui se passe, mais ce sont eux qui expliquent à tout le monde ce qu’il faut faire.

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        Mediapart et a@si sont morts nés ?

        Ils sont nés et pas encore morts.

        Ils sont essentiels pour moi qui ai jeté ma TV aux ordures lorsqu’elle a claqué il y a 2 ans en arrière.

        Je préféré et de loin les payer eux que de payer la redevance (que j’ai eu bien du mal a faire annuler sur ma feuille d’impôt)ou que de me payer des Nouvel Obs et le Point totalement vendus au pouvoir et qui me font gerber.

        Non, ces médias du net ne sont pas mort-nés.

        C’est la presse papier et la télé qui vieillissent trop mal, comme des vieux atteints de l’Alzheimer et qui oublient tout et ne racontent que des inepties.

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    C’est un débat qui pointe très exactement les vrais questions posées aux journalistes aujourd’hui. Outre qu’il est bien présenté ici, il ouvre des pistes de réflexions pertinentes. L’une sera suivie ce lundi 28 janvier à 18h30 au Café Joseph, place Jean Jaurès à Montpellier autour de la question : "Faut-il faire confiance à l’information sur Internet ?".

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